Solo pour les cocos

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Quand j’étais enfant, je vivais dans un village et je me souviens que je jouissais d’une grande liberté. Très jeune, les soirs d’été, j’avais la permission de sortir jusqu’à 22h. Quelle sensation, de traîner avec les copains au crépuscule ! On jouait à la chasse à l’homme, un cache-cache géant dans tout le village ou alors on ne faisait rien de spécial, on restait sous l’abri-bus, notre QG, simplement à discuter. J’aimais pas trop action ou vérité parce que je me sentais forcée à faire des trucs osés, c’est comme ça que j’ai embrassé mon premier amoureux, fortement incitée par les regards insistants. Quand j’y repense, c’était carrément un rite initiatique, je sentais bien que pour être intégrée à la bande, je devais faire mes preuves.

Puis, j’ai déménagé, je suis partie voyager, les copains je leur écrivais. Certains répondaient, d’autres moins. Chacun sa route, chacun son chemin. C’était tellement bien de me sentir accueillie aux quatre coins de la France, j’adorais leur rendre visite, on s’échangeait nos histoires. Je les faisais voyager, ils me présentaient leurs bébés. Un jour, moi aussi j’ai eu envie de me poser. Sans trop décider, c’est en Bretagne que j’ai débarqué.

J’ai eu envie de nouveaux copains. Les miens, ceux qui avaient maintenu le lien, étaient un peu loin. J’en voulais des quotidiens, des copains à qui je pourrais aller emprunter du sucre et qui me diraient “Reste dîner avec nous !”, des copains tellement doués que quand je serais déprimée, ils le sentiraient et, à l’improviste, se pointeraient. J’avais envie d’un périmètre de sécurité. Pourtant, je suis allée m’installer toute seule au milieu des champs. J’avais envie d’être en paix, d’entendre les oiseaux chanter, de dormir sans bouchons d’oreilles, de marcher pieds nus dans l’herbe.

C’est vrai que la solitude est une sacrée copine, ptet même ma meilleure, elle est vraiment fidèle. Elle m’aide à grandir, à me reposer, à définir mes priorités. Sans elle, j’ai l’impression d’être un pion, de me noyer dans la masse. Pendant longtemps, je suis restée collée à elle “à la vie, à la mort”. Elle me protégeait des sensations d’oppression : “La coloc’ ? Non pas pour moi”, “une nouvelle collègue ? Sans façon, je suis autonome.”. Oui j’aimais les gens mais, attention, avec parcimonie, c’est moi qui décidais quand, où, comment ! Fallait pas trop me solliciter. Une vraie contrôleuse des relations. J’aurais pu être videuse de boîte de nuit : “Ok toi tu rentres dans mon club, toi tu dégages”. Longtemps avant la mode zéro déchet, j’étais une spécialiste du tri sélectif.

Résultat : je dois m’ambiancer toute seule, faire des boums avec mon chat, manger la même soupe cinq soirs de suite parce que j’en ai fait des litres. J’exagère un peu, je sais ! Des copains, j’en ai quelques uns. Je me restreins pour pas les harceler, je sens bien qu’ils ont d’autres chantilly à fouetter. Je les comprends, pendant que je remplissais et bouclais mes valises, que je passais au travers des portiques d’aéroports, que je me demandais Should I stay or should I go ?, et ben eux, ils tissaient. Ils créaient du lien comme on dit. Ils ont accosté sur une terre et ils ont garé leur Berlingo. Avec leurs petites mains, ils ont pris leur grand cœur et se sont mis à l’ouvrage. Ils ont défriché, creusé, abattu, percé, empilé. Ils ont fait appel à des pros, ils ont regardé des tutos et crié “Apérooooooooo !” pour fêter la fin des travaux. Quel talent !

Dix ans et demi, trois enfants et 754 apéros dînatoires plus tard, ils sont fidèles au poste, ancrés à leur territoire. Ils ont étendu leurs branches, creusé des rivières : un marché à la ferme, un bar associatif, une pépinière d’artistes. Ils plantent des choux et s’organisent pour faire l’école à leurs enfants. Malgré quelques rides et cheveux d’argent, ils ont toujours les yeux pétillants. Avec peu de ronds, ils retapent leur maison. Ils se donnent la main pour réhabiliter un vieux four à pain et déguster des pizzas entre copains. Est-ce que c’est ça leur secret ? Accepter de s’entourer ? C’est parce qu’ils ont décidé de rester, de toujours garder une place pour les invités ? C’est donc ça la solidarité ! Je me remémore ce proverbe africain “Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin”.

En regardant leurs mains agiles, je me sens toute fragile. Peut-être que quand on m’a dit “Audrey, tu iras loin dans la vie”, j’ai mal compris. Est-ce que ce serait différent si j’avais acheté un bout de lande au lieu d’un billet pour la Thaïlande ? Même si parfois, je me sens isolée, que je sens poindre Le cafard du dimanche soir, maintenant c’est décidé, j’arrête de me comparer ! J’ai choisi de voyager, j’ai expérimenté, j’avais besoin de ça pour me trouver. J’ai cheminé, fait des allers-retours, hésité à certains carrefours et aujourd’hui, j’apprends à accepter ce que j’ai dessiné. Je suis faite de poussière, de cernes, de cris de joie, de larmes, de rires, de bains de mer. Je suis moi et c’est vachement bien ! Chacun apporte sa pierre à l’édifice à sa manière. Je m’estime chanceuse de les côtoyer ces quarantenaires solidaires. De ma fenêtre, je les regarde œuvrer : qu’est-ce qu’ils sont beaux les cocos !

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